In memoriam
Pour V.Y. Mudimbe
Mudimbe nous a quittés le 21 avril 2025, un lundi de Pâques, jour du décès du Pape François et de la résurrection de Jésus-Christ. Étonnante coïncidence? L’interrogation qui nous vient à l’esprit, voyant l’œuvre monumentale que Mudimbe nous laisse en héritage, ne témoigne-t-elle pas du vivant de l’homme, au-delà de sa mort? Sans vouloir entrer dans un mysticisme dont Mudimbe savait se méfier, ne se serait-il pas lui-même interrogé sur la coïncidence d’un jour comme celui-ci pour choisir de mourir ? Que philosopher c’est apprendre à mourir, écrivait Montaigne. Le haut symbolisme du jour de son décès, un lundi de Pâques, m’émeut et me plaît.
L’ambivalence du sentiment, de l’ordre d’un oxymore qui a aussi marqué son œuvre, en particulier les romans, annonce un moment d’arrêt et d’éternité. Pâques est un jour férié, propice à la méditation et à l’acceptation de la tristesse qui nous envahit. Mais la résurrection est aussi le signe que l’œuvre de Mudimbe n’est pas finie, et qu’elle ne peut s’éteindre avec lui. Elle se poursuit, à chaque fois que nous le lisons, le relisons et n’avons pas fini de le lire, tant elle est vaste, profonde, immensément riche et infiniment belle. Dans ses poèmes, romans, essais, dans ses nombreux articles scientifiques, livres et éditions critiques qu’il a préfacées, comme dans ses carnets, journaux et autobiographies intellectuelles, Mudimbe aborde tous les sujets de la vie quotidienne et scientifique.
Le double pendant de ses écrits fait de lui un humaniste avant tout. Un homme de sciences, certes, et un érudit comme il ne s’en fait plus, mais qui n’oublie jamais l’humilité de l’homme devant la science, et la générosité qui le prédispose favorablement envers autrui. Mais Mudimbe reste, à toute épreuve, un intellectuel. Lorsqu’il doit trancher sur une question délicate, émettre un avis sur un mauvais livre qu’on lui soumet pour évaluation, plutôt que d’émettre un jugement condescendant et négatif, il préfère laisser le choix du libre arbitre en soumettant deux recensions, l’une positive, l’autre négative. À l’interlocuteur, à l’ami, au frère, à la sœur ou à l’hypocrite lecteur, de suspendre son jugement, et d’exercer sa pensée critique. C’est ici même que je vois le don de son œuvre et l’offrande qu’est sa personne à la personnalité espiègle, dotée d’un humour au charme discret et cinglant.
Mudimbe nous donne des outils pour penser la matière d’une autre manière, pour envisager le monde dans une critique prudente qu’il faudrait constamment situer. La décolonisation des sciences humaines et sociales qu’il propose, dans ses écrits, de même que l’exploration attentive des œuvres d’art et des cultures, lui permettent de penser et de repenser l’Afrique après les traumatismes de son histoire et les avatars du présent qui continuent de la secouer.
Pluridisciplinaire, son œuvre nous enrichit à mesure que nous gagnons en âge et en maturité. Mudimbe apporte un discours neuf sur l’altérité, l’existence, la décolonisation des savoirs, la nécessité de connaître le passé de l’Afrique sans idolâtrie ni faux-semblants de « la tradition africaine », sauf pour envisager celle-ci dans sa riche complexité. Il nous amène à re-connaître le monde présent dans lequel nous vivons en nous mettant en garde, au détour de chacune de ses phrases, contre les tentations et les miroitements d’un jardin (à la bénédictine) ou d’une fontaine (de Narcisse). C’est, en effet, en nous invitant à une critique constante, plurielle et perspectiviste, dans la mesure du possible, que peut s’élaborer une pensée prudente, incertaine, mais fidèle sur soi, sur l’autre, sur l’Afrique dans ses relations complexes avec l’Occident et le monde.
L’outil méthodologique et herméneutique dont se sert Mudimbe pour défaire les binarismes faciles, les représentations de l’Afrique vues par les explorateurs, les voyageurs, les missionnaires et les colons depuis le XVe siècle, outre la « gnose », la philosophie ou la critique des sciences sociales et humaines, demeure sans doute la philologie, discipline négligée de plus d’un, mais dont il sait admirablement redorer le blason. Plus que de la nommer, il la montre in actu dans son impossibilité d’emprunter le moindre raccourci pour ériger une pensée historicisée et objectivante. C’est donc en philologue avant tout que sa pensée s’exerce, s’éprouve et expérimente (étymologies du mot « essai »), en vue de déchiffrer les énigmes du soi, de l’autre, du réel africain, des œuvres d’art, des discours coloniaux, et de démanteler aussi les nombreux masques et illusions dont on a trop longtemps affublé l’Afrique.
Le style littéraire de Mudimbe ré-invente les lettres africaines en nous faisant vivre les exigences et les rigueurs de sa solide formation intellectuelle qui a débuté chez les moines bénédictins, dont il restera pour toujours (et un peu à regret) redevable. Qui tente de suivre les cheminements de sa pensée autoréflexive et métadiscursive, de pénétrer les contradictions violentes avec lesquelles ses personnages de fiction doivent vivre, en sort inévitablement grandi.
Le 21 avril 2025, alors que je terminais la relecture de son autobiographie intellectuelle, Les Corps glorieux, un coup de maître surgit à la fin du livre, qui marque en fait un début, un commencement, sinon un re-commencement de la vie de Mudimbe. En effet, Mudimbe apprend que la mort à laquelle il se préparait depuis un temps, et qui a généré une production intellectuelle très intense (Déchirures, Entretailles, Les Fuseaux parfois; L’odeur du père, The Invention of Africa; Parables and Fables; The Surreptitious Speech; Africa and the Disciplines) ne sera pas. « Vous n’avez jamais eu un cancer des os, une erreur de diagnostic… ». La nouvelle le foudroie et ne peut se traduire que par une ellipse. « Le choc. » Il poursuit : « J’aurais dû sourire ou éclater de joie. Je me retournai vers la fenêtre, comme un éclair. Aucune larme ne me vint aux yeux pour m’arrimer aux années qui m’étaient offertes. La fatigue, une fatigue immense s’instaura en cet échec d’une mort que j’avais finalement apprivoisée. »
À la relecture de ces mots me revinrent ceux du poète Gustave Roud. Épuisé pour je ne sais plus quelle raison, et se parlant à lui-même avec bienveillance, il se dit : « Repose! » avant que ne lui viennent en retour ces mots: « Mais tu sais bien qu’il n’y a pas de repos… ». Ce rapprochement entre les deux poètes se veut une invitation à relire l’œuvre de Mudimbe, à poursuivre sans relâche nos efforts pour investir la science en vue de tenter de déchiffrer les sociétés d’hier, d’aujourd’hui et de demain pour ériger un monde meilleur et plus juste. Mudimbe nous offre une parole visionnaire et testamentaire qui célèbre l’« ubuntu », autrement dit le « je suis donc nous sommes », signe ultime que la rencontre de soi et de l’autre demeure possible :
« Je me remets à vous, mes anciens élèves. Et, à présent, amis, collègues, mes égaux. Il y a une foi à transmettre à la génération qui monte. Un esprit aussi. Je vous sais sevrés de naïvetés à propos des « traditions africaines ». Je sais, aussi, que vous avez épuisé tous les secrets de la patience pour croire encore qu’il y a une limite aux coups de vos colères et à ceux de vos espoirs pour une meilleure Afrique. Vous avez raison d’espérer, malgré la bêtise générale qui nous entoure. Je sais, également, que vous avez parfois des doutes. Que des fois n’ai-je entendu ce propos effrayant : « la générosité ne paie pas… surtout en Afrique aujourd’hui. » Pourquoi, bon Dieu, aimeriez-vous être payés pour votre foi? Demeurez ce que vous êtes : croyez en vous-mêmes, en vos actions. Vous n’êtes pas seuls. Votre foi est, pour reprendre une métaphore d’un livre dont j’ai oublié tout, un anneau important et solide. Croyez-moi, vous êtes, nous sommes nombreux. Liés, entrelacés les uns dans les autres, nous finirons bien, un jour, par nous transformer en un câble capable de déplacer fleuves et montagnes, et de refaire l’Afrique du tout au tout. »
Olga Hel-Bongo
Berlin, le 7 mai 2025.