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Visite de LOSA (Loboko ya Sansa), Soigner par l’art, Maison des Arts, le 9 septembre 2026 à Kinshasa
Par Marie Guthmüller

Après un long trajet à travers les rues animées de Kinshasa, nous arrivons dans le quartier verdoyant de Binza, dans la commune de Ngaliema. Une belle maison récemment construite et aménagée, peinte en jaune et en couleurs vives, nous accueille. Le Centre LOSA (Loboko ya Sansa), Soigner par l’art, conçu et dirigé par l’artiste Géraldine Tobé et ses amis avec le soutien de l’Institut français, a ouvert ses portes en décembre 2025. Géraldine Tobé est l’une des artistes de la République démocratique du Congo les plus connues sur la scène internationale: cet été, elle a exposé, avec Sammy Baloji, Arlette Bashizi, Patrick Bongoy, Damso, Gosette Lubondo, Nelson Makengo, Aimé Mpané et Léonard Pongo, dans le pavillon de la RDC à la Biennale de Venise. Mais elle ne souhaite pas apparaître comme un maître, et surtout pas comme quelqu’un qui ne travaille que pour son propre compte. Car, comme elle nous l’explique, l’art doit aujourd’hui retrouver ses fonctions au sein de la communauté, fonctions qu’il aurait depuis longtemps perdues dans les sociétés occidentales et qu’il a également perdues peu à peu au Congo, dès le début de la colonisation. C’est aussi la raison pour laquelle LOSA se trouve à l’extérieur du centre-ville: l’équipe souhaite contribuer à une décentralisation des infrastructures culturelles et à un art davantage tourné vers la communauté.

La maison que nous font découvrir Géraldine, Jeanpy et Irna, jeune artiste en résidence, dispose d’une infrastructure généreuse destinée à accueillir les différents projets qui constituent les trois volets de LOSA: promouvoir l’art contemporain, soigner par l’art et faire connaître le patrimoine culturel. À côté des bureaux administratifs, on trouve une salle multimédia, une salle d’art-thérapie, un atelier et des chambres pour les artistes en résidence, une bibliothèque ainsi qu’une terrasse rooftop avec une cuisine où l’ouverture prochaine d’un restaurant est prévue. C’est là que nous nous asseyons autour d’une table pour discuter, avec une belle vue sur le quartier, mais aussi avec un arrière-fond sonore quelque peu inquiétant : les chants et les paroles interminables d’un prêtre de l’Église évangélique voisine, diffusés à plein volume. De toute évidence, l’objectif est d’atteindre également celles et ceux qui n’ont pas encore été convertis. Il semble que LOSA ait ici un concurrent…
Sur la terrasse, l’équipe nous explique plus en détail les trois volets du projet.
1. Promouvoir l’art contemporain (projet LOSA Résidence)

Au centre de LOSA se trouvent les artistes en résidence, qui créent souvent à partir d’archives et de recherches historiques. L’artiste actuellement en résidence, Irna Mukendi, travaille avec des billets de banque découpés et collés sur des figures humaines dessinées sur des tableaux. Trois œuvres en cours sont accrochées aux murs : Le poids des ailes (sur les responsabilités et les dommages collatéraux du progrès), La file d’attente (sur la concurrence) et La grotte. En contemplant les peintures, on ne reconnaît pas immédiatement les billets de banque : de loin, on a plutôt l’impression de voir de la chair sans peau, des corps disséqués. Le rôle de l’argent ne devient visible que lorsque l’on aiguise son regard.

2. Soigner par l’art (projet d’art-thérapie)
Il s’agit de comprendre l’art comme une pratique culturelle permettant de soigner une blessure, une maladie, un handicap mental ou les traces d’un passé violent. L’équipe de LOSA travaille avec des patient·es de l’hôpital psychiatrique de CNPP (Centre Neuro- psycho- pathologie)/ Université de Kinshasa, dans le quartier Livulu, dans la commune de Lemba. Nous regardons un film documentaire de Jeanpy Kabongo sur la situation des personnes souffrant de troubles mentaux en RDC et sur les séances d’art-thérapie menées par l’équipe de LOSA en collaboration avec des médecins et des aides-soignantes.
Le point de départ de l’équipe de LOSA est la question de la réparation, mais aussi l’expérience personnelle de Géraldine, qui a subi un traumatisme à la suite d’un accident avec le feu qu’elle utilise dans la production de ses œuvres. Comment trouver la force de continuer, de reprendre ? Comment se soigner ? Aujourd’hui, en RDC, les personnes souffrant de troubles mentaux sont souvent laissées seules par leur famille ; il arrive que les parents les expulsent du domicile familial et rompent les liens avec elles. Sous l’influence des Églises chrétiennes, anciennes comme nouvelles, la maladie mentale est parfois considérée non seulement comme un problème spirituel, mais aussi comme relevant de la sorcellerie. Dans le même temps, ces pratiques d’abandon sont liées au manque de soutien de l’État et au manque général de moyens financiers : les familles, souvent elles-mêmes confrontées à la pauvreté, se retrouvent sans ressources.

3. Faire connaître le patrimoine culturel et préparer une éventuelle restitution (projet Esprit des ancêtres)
Ce projet collectif a été lancé en 2019 avec l’historien de l’art belge Hans de Wolf qui nous a quitté le 24 juin 2024. Le Club des ancêtres cherche à imaginer une narration contemporaine pour une dimension spirituelle qui semble avoir été perdue. Une première édition a réuni onze ou douze artistes africains, dont une artiste sud-africaine « au pluriel » : elle est deux, elle-même et son ancêtre à l’intérieur d’elle-même. Géraldine a elle-même travaillé à partir d’objets conservés au musée de Tervuren, notamment des masques de justice du Bas-Congo. Même en tant qu’artiste en résidence sur place, elle n’a cependant eu qu’un accès très restreint aux objets conservés dans les réserves.
Géraldine est entrée dans cette problématique dès son enfance. Elle a été confrontée à l’interdiction des statuettes « païennes », alors que des statuettes de Marie se trouvaient partout. Cette contradiction suscitait chez elle des questions auxquelles seule sa grand-mère du Kasaï pouvait répondre. Celle-ci appartenait à l’Église protestante et était issue d’une famille de dix-neuf enfants ; elle est la seule à avoir survécu de toute sa fratrie. De manière plus générale, l’équipe constate une perte du patrimoine culturel congolais en RDC. Selon elle, les Congolais vivant au Congo semblent aujourd’hui moins concernés par les questions de restitution que ceux de la diaspora. Le cas des Congolais à Cuba est évoqué à cet égard : des prêtres de la religion kongo y existent encore, alors qu’ils seraient absents de la RDC. La rupture des liens avec les ancêtres et les morts est, dans cette perspective, d’abord attribuée au christianisme: l’interdiction de rester en contact avec les morts aurait progressivement affecté également les liens avec les parents vivants.
La scène artistique en RDC a elle aussi connu plusieurs transformations : d’abord dominée par les artistes formés à l’Académie des Beaux-Arts, selon un enseignement classique fortement orienté vers le style d’un « maître », elle s’est ensuite organisée en collectifs d’artistes, avant de voir apparaître aujourd’hui de nouveaux centres culturels. Ceux-ci restent cependant encore trop peu nombreux. LOSA s’inscrit ainsi dans un paysage artistique en transformation, en cherchant à réunir création contemporaine, soin et transmission du patrimoine. C’est précisément cette articulation qui donne au projet sa singularité : faire de l’art non seulement un espace de création, mais aussi un lieu de réparation, de mémoire et de vie collective.


Journées littéraires congolaises/ Kongolesische Literaturtage 01.-04.09.2026
Avec Charles Djungu-Simba (1er septembre, HU-Berlin); avec Nadège Kusanika & Fiston Mwanza Mujila (2. septembre, HU-Berlin, Dt. & Frz.); avec In Koli Jean Bofane & Joëlle Sambi (3 septembre, ambassade de Belgique); avec Richard Ali A Mutu K. (4 septembre, HU-Berlin) + table ronde sur l’édition en RDC. Tous les événements sont publiques (préinscription réquise à l’ambassade de la Belgique). Soyez la bienvenue et veuillez trouver tous les détails du programme ici.

Colloque du 1ᵉʳ au 4 septembre 2026: DISSÉQUER & GUÉRIR. VIOLENCES DANS LES LITTÉRATURES CONGOLAISES
Il est désormais presque banal, mais néanmoins toujours nécessaire, de constater que l’histoire de la République démocratique du Congo (anciennement État indépendant du Congo – Congo belge – République du Zaïre) est marquée depuis des siècles par des expériences de violence extrême : mise en esclavage, exploitation des matières premières, colonialisme, décolonisation, dictature postcoloniale, guerres et conflits armés qui perdurent encore de nos jours. La littérature, qui était initialement parlée et chantée dans les nombreuses langues du Congo et qui, depuis l’époque coloniale, est également écrite – d’abord principalement en français –, sert de lieu où ces actes de violence sont dénoncés et thématisés. Les formes littéraires désormais variées dans lesquelles la violence au Congo est abordée et que les invités du colloque vont étudier ensemble, ont des fonctions sociales, analytiques et esthétiques différentes selon le contexte dans lequel elles ont été créées, le lieu où elles ont été exprimées, le genre et la langue choisie.
Partant de ce constat, nous souhaitons, dans le cadre de notre colloque, considérer « la dissection » de la violence, de sa genèse et de ses formes, comme faisant partie intégrante des textes littéraires, c’est-à-dire comme une forme possible d’aborder littérairement la violence coloniale et postcoloniale au Congo. Dans le même temps, il nous semble que la critique littéraire a pour objectif d’étudier ce que la littérature exprime en termes de souffrance causée par la violence, de deuil et de désespoir, mais aussi de résistance, de rébellion, de développement de la résilience et de réparation. Compte tenu de la violence persistante, des traumatismes et des injustices continus en RDC, la question d’une contribution possible de la littérature à la « guérison » nous semble être particulièrement pertinente. Le colloque réfléchit sur la contribution que peut apporter la littérature, sous toutes ses formes, pour surmonter les expériences de violence. Que peut signifier « dissection », que peut signifier « guérison » dans le contexte de la littérature congolaise ? Quels liens existe-t-il entre des concepts tels que la réparation, la résilience, la réconciliation et la guérison, qui sont abordés dans les récits et les performances (prose, poésie, théâtre) au Congo et dans sa diaspora mondiale ? Que proposent les récits qui traitent de la violence et/ou expérimentent des formes de mise en scène violentes, non seulement pour témoigner, dénoncer ou analyser la genèse des actes de violence, mais aussi pour mettre en place des processus de guérison, tant au niveau individuel que collectif ? Ce colloque explore donc le potentiel littéraire de la « guérison » et met ainsi l’accent sur les fonctions éthiques et sociales des textes dans les contextes spécifiques de la RDC.
Soyez la bienvenue et veuillez trouver tous les détails du programme ici.

Pour votre inscription au colloque et toute question le concernant veuillez vous adresser à infoaudeladestenebres.iaaw@hu-berlin.de
Conférence le 20 Mai 2026: Violence et Réparation dans les narrations littéraires de la République Démocratique du Congo

Atelier: Écritures de la violence en Afrique centrale
Romanistiktag à l’université de Konstanz
Dans le cadre du Romanistiktag 2025 à l’université de Konstanz nous proposons un atelier sur les écritures de la violence en Afrique centrale.
Ci-dessous le programme de l’atelier :
Lundi, 22.09.2025
16:00–16:40 : Présentation du projet „Au-delà des ténèbres“ et de l‘atelier (Susanne Gehrmann & Marie Guthmüller)
16:45–17:25 : L‘ombre de Conrad en Afrique des Grands Lacs (Maëline Le Lay)
Mardi, 23.09.2025
8:15–8:55 : L’écriture dramaturgique de la violence dans le théâtre postcolonial camerounais : cas de Ngum a Jemea. Rudolf Doualla Manga Bell de Mbanga Eyombwan (Marie Christine Arlette Bessomo Mvogo)
9:00–9:40 : Violence littéraire, violence de la littérature : En quête de la liberté de Jean-Pierre Makouta Mboukou (Sandra Rudman)
9:45–10:25 : Violences contagieuses : Narrations épidémiques dans les littératures francophones de l’Afrique centrale (Hannah Steurer)
14:00–14:40 :Histoire et littérature : des systèmes sociopolitiques de l’Afrique contemporaine à une esthétique nouvelle. Cas d’un renouvellement des imaginaires dans Sans capote ni kalachnikov de Blaise Ndala (Maurice Amuri Mpala-Lutebele)
14:45–15:25 : Les trous comme objet épistémique dans la littérature congolaise de la diaspora (Maria Laura Cucciniello)
16:00–16:40 : L’écriture de la terreur dans la littérature féminine contemporaine d’Afrique centrale (Guy Aurélien Nda’ah)
Mercredi, 29.09.2025
8:15–8:55 : Mécaniques d’institutionnalisation de la violence dans roman postcolonial d’Afrique centrale : un retour à « l’état de nature » hobbesien (Jules Michelet Mambi Magnack)
9:00–9:40 : D’une trilogie à l’autre : déploiement de la violence dans l’œuvre romanesque de Sony Labou Tansi (Ramcy Kabuya)
9:45–10:25 : Les racines de la violence dans la nouvelle Kimpalanda ou le lac sulfurique (Carl Kalire)
15:30–16:10 : De la représentation à la réparation ? Écritures de la violence dans l’œuvre d’Annie Lulu (Christiane Solte-Gresser)
16:15–16:55 : La détresse de l‘horreur après la catastrophe : une épopée tragique pour dire le Congo des années 90 (Bocar Aly Pam)
jeudi, 25.09.2025
8:15–8:55 : Le cri silencieux. Figures de la violence psychologiques dans Le front brûlant de l’aube de Raoul Djimeli (Franck Kemayou)
9:00–9:40 : Corps fictionnels et violences rituelles : écritures de la violence dans le roman gabonais post-colonial (Benecien Bouchedi Nzouanga)
9:45–10:25 Uhr : De nouveaux rituels pour les morts et pour les survivants : Thanatofictions contemporaines pour le génocide rwandais (Cornelia Ruhe)
14:00–14:40 : La force des survivants et la reconstruction douloureuse de l’histoire familiale (Lydia Bauer)
14:45–15:25 : Une hauntologie de la violence? Écritures féminines et spectrales dans le roman Comme une reine d’Ernis (Karen Struve)
16:00–16:40 : Discussion finale
Café littéraire à Lubumbashi

Un des objectifs de la mission étant de faire le point sur l’activité littéraire et au besoin y participer, je ne pouvais mieux commencer ce samedi 19 juillet. Le Kiosque littéraire m’a invité à un de leurs événements, dénommé « café littéraire ». Celui-ci était consacré à la Danse du vilain de Mwanza Mujila, lauréat du prix des Afriques de la Cène littéraire en 2021. Cette activité clôturait le programme de promotion consécutif à l’obtention du prix. Ce café lushois a réuni une cinquantaine de lecteurs de tout horizon qui échangeaient leur point de vue sur l’œuvre. La présentation était assurée par Abel Bukasa, initiateur et animateur des « lectures étoilées » à la Halle de l’étoile/ Centre culturel français ainsi que Francis Busha, enseignant de français au secondaire. A la suite de leur mise en perspective, des échanges passionnés s’en sont suivis, ayant pour sujet, le plus souvent, le thème de la sorcellerie, la vraisemblance entre le fait de fiction et les réalités de la ville de Lubumbashi et, de manière tout à fait anecdotique, la langue de l’auteur.

Au-delà de ces discussions, quoi qu’on puisse en penser, il y avait là surtout l’occasion de voir le visage actuel de la littérature lushoise. Une jeune scène dynamique composée d’auteurs en herbes, d’éditeurs, de chroniqueurs, de slam et d’un large public dont la soif de lecture était palpable. La rencontre s’est achevée par une délivrance de certificat de participation que nombreux exhibaient comme des diplômes.

Ramcy Kabuya
Lubumbashi, le 19 juillet 2025
In memoriam. Pour V.Y. Mudimbe
In memoriam
Pour V.Y. Mudimbe
Mudimbe nous a quittés le 21 avril 2025, un lundi de Pâques, jour du décès du Pape François et de la résurrection de Jésus-Christ. Étonnante coïncidence? L’interrogation qui nous vient à l’esprit, voyant l’œuvre monumentale que Mudimbe nous laisse en héritage, ne témoigne-t-elle pas du vivant de l’homme, au-delà de sa mort? Sans vouloir entrer dans un mysticisme dont Mudimbe savait se méfier, ne se serait-il pas lui-même interrogé sur la coïncidence d’un jour comme celui-ci pour choisir de mourir ? Que philosopher c’est apprendre à mourir, écrivait Montaigne. Le haut symbolisme du jour de son décès, un lundi de Pâques, m’émeut et me plaît.
L’ambivalence du sentiment, de l’ordre d’un oxymore qui a aussi marqué son œuvre, en particulier les romans, annonce un moment d’arrêt et d’éternité. Pâques est un jour férié, propice à la méditation et à l’acceptation de la tristesse qui nous envahit. Mais la résurrection est aussi le signe que l’œuvre de Mudimbe n’est pas finie, et qu’elle ne peut s’éteindre avec lui. Elle se poursuit, à chaque fois que nous le lisons, le relisons et n’avons pas fini de le lire, tant elle est vaste, profonde, immensément riche et infiniment belle. Dans ses poèmes, romans, essais, dans ses nombreux articles scientifiques, livres et éditions critiques qu’il a préfacées, comme dans ses carnets, journaux et autobiographies intellectuelles, Mudimbe aborde tous les sujets de la vie quotidienne et scientifique.
Le double pendant de ses écrits fait de lui un humaniste avant tout. Un homme de sciences, certes, et un érudit comme il ne s’en fait plus, mais qui n’oublie jamais l’humilité de l’homme devant la science, et la générosité qui le prédispose favorablement envers autrui. Mais Mudimbe reste, à toute épreuve, un intellectuel. Lorsqu’il doit trancher sur une question délicate, émettre un avis sur un mauvais livre qu’on lui soumet pour évaluation, plutôt que d’émettre un jugement condescendant et négatif, il préfère laisser le choix du libre arbitre en soumettant deux recensions, l’une positive, l’autre négative. À l’interlocuteur, à l’ami, au frère, à la sœur ou à l’hypocrite lecteur, de suspendre son jugement, et d’exercer sa pensée critique. C’est ici même que je vois le don de son œuvre et l’offrande qu’est sa personne à la personnalité espiègle, dotée d’un humour au charme discret et cinglant.
Mudimbe nous donne des outils pour penser la matière d’une autre manière, pour envisager le monde dans une critique prudente qu’il faudrait constamment situer. La décolonisation des sciences humaines et sociales qu’il propose, dans ses écrits, de même que l’exploration attentive des œuvres d’art et des cultures, lui permettent de penser et de repenser l’Afrique après les traumatismes de son histoire et les avatars du présent qui continuent de la secouer.
Pluridisciplinaire, son œuvre nous enrichit à mesure que nous gagnons en âge et en maturité. Mudimbe apporte un discours neuf sur l’altérité, l’existence, la décolonisation des savoirs, la nécessité de connaître le passé de l’Afrique sans idolâtrie ni faux-semblants de « la tradition africaine », sauf pour envisager celle-ci dans sa riche complexité. Il nous amène à re-connaître le monde présent dans lequel nous vivons en nous mettant en garde, au détour de chacune de ses phrases, contre les tentations et les miroitements d’un jardin (à la bénédictine) ou d’une fontaine (de Narcisse). C’est, en effet, en nous invitant à une critique constante, plurielle et perspectiviste, dans la mesure du possible, que peut s’élaborer une pensée prudente, incertaine, mais fidèle sur soi, sur l’autre, sur l’Afrique dans ses relations complexes avec l’Occident et le monde.
L’outil méthodologique et herméneutique dont se sert Mudimbe pour défaire les binarismes faciles, les représentations de l’Afrique vues par les explorateurs, les voyageurs, les missionnaires et les colons depuis le XVe siècle, outre la « gnose », la philosophie ou la critique des sciences sociales et humaines, demeure sans doute la philologie, discipline négligée de plus d’un, mais dont il sait admirablement redorer le blason. Plus que de la nommer, il la montre in actu dans son impossibilité d’emprunter le moindre raccourci pour ériger une pensée historicisée et objectivante. C’est donc en philologue avant tout que sa pensée s’exerce, s’éprouve et expérimente (étymologies du mot « essai »), en vue de déchiffrer les énigmes du soi, de l’autre, du réel africain, des œuvres d’art, des discours coloniaux, et de démanteler aussi les nombreux masques et illusions dont on a trop longtemps affublé l’Afrique.
Le style littéraire de Mudimbe ré-invente les lettres africaines en nous faisant vivre les exigences et les rigueurs de sa solide formation intellectuelle qui a débuté chez les moines bénédictins, dont il restera pour toujours (et un peu à regret) redevable. Qui tente de suivre les cheminements de sa pensée autoréflexive et métadiscursive, de pénétrer les contradictions violentes avec lesquelles ses personnages de fiction doivent vivre, en sort inévitablement grandi.
Le 21 avril 2025, alors que je terminais la relecture de son autobiographie intellectuelle, Les Corps glorieux, un coup de maître surgit à la fin du livre, qui marque en fait un début, un commencement, sinon un re-commencement de la vie de Mudimbe. En effet, Mudimbe apprend que la mort à laquelle il se préparait depuis un temps, et qui a généré une production intellectuelle très intense (Déchirures, Entretailles, Les Fuseaux parfois; L’odeur du père, The Invention of Africa; Parables and Fables; The Surreptitious Speech; Africa and the Disciplines) ne sera pas. « Vous n’avez jamais eu un cancer des os, une erreur de diagnostic… ». La nouvelle le foudroie et ne peut se traduire que par une ellipse. « Le choc. » Il poursuit : « J’aurais dû sourire ou éclater de joie. Je me retournai vers la fenêtre, comme un éclair. Aucune larme ne me vint aux yeux pour m’arrimer aux années qui m’étaient offertes. La fatigue, une fatigue immense s’instaura en cet échec d’une mort que j’avais finalement apprivoisée. »
À la relecture de ces mots me revinrent ceux du poète Gustave Roud. Épuisé pour je ne sais plus quelle raison, et se parlant à lui-même avec bienveillance, il se dit : « Repose! » avant que ne lui viennent en retour ces mots: « Mais tu sais bien qu’il n’y a pas de repos… ». Ce rapprochement entre les deux poètes se veut une invitation à relire l’œuvre de Mudimbe, à poursuivre sans relâche nos efforts pour investir la science en vue de tenter de déchiffrer les sociétés d’hier, d’aujourd’hui et de demain pour ériger un monde meilleur et plus juste. Mudimbe nous offre une parole visionnaire et testamentaire qui célèbre l’« ubuntu », autrement dit le « je suis donc nous sommes », signe ultime que la rencontre de soi et de l’autre demeure possible :
« Je me remets à vous, mes anciens élèves. Et, à présent, amis, collègues, mes égaux. Il y a une foi à transmettre à la génération qui monte. Un esprit aussi. Je vous sais sevrés de naïvetés à propos des « traditions africaines ». Je sais, aussi, que vous avez épuisé tous les secrets de la patience pour croire encore qu’il y a une limite aux coups de vos colères et à ceux de vos espoirs pour une meilleure Afrique. Vous avez raison d’espérer, malgré la bêtise générale qui nous entoure. Je sais, également, que vous avez parfois des doutes. Que des fois n’ai-je entendu ce propos effrayant : « la générosité ne paie pas… surtout en Afrique aujourd’hui. » Pourquoi, bon Dieu, aimeriez-vous être payés pour votre foi? Demeurez ce que vous êtes : croyez en vous-mêmes, en vos actions. Vous n’êtes pas seuls. Votre foi est, pour reprendre une métaphore d’un livre dont j’ai oublié tout, un anneau important et solide. Croyez-moi, vous êtes, nous sommes nombreux. Liés, entrelacés les uns dans les autres, nous finirons bien, un jour, par nous transformer en un câble capable de déplacer fleuves et montagnes, et de refaire l’Afrique du tout au tout. »
Olga Hel-Bongo
Berlin, le 7 mai 2025.
In memoriam V.Y. Mudimbe
V.Y. Mudimbe (8.12.1941 – 21.4.2025)
Le grand penseur et écrivain congolais V.Y. Mudimbe est mort, juste quelques heures après le pape François, ce premier pape du Sud, si humble. Ironie du sort ou écho d’affinité avec le catholicisme de Mudimbe dont il ne put jamais se défaire complètement. Il suffit de se rappeler les ‘Regalia’ catholiques en arrière-plan de son appartement dans le film-interview Les choses et les mots de Mudimbe (2015) de J.P. Bekolo. Mudimbe faillit être moine à vie, sa rupture avec les bénédictins à l’âge de 21 ans restait au fond incomplète, tant le rythme du Ora et Labora s’était déjà inscrit en son corps, son âme et son intellect pour toujours comme il le montre si bien dans Les Corps glorieux (1994) ou encore dans Cheminements (2006). Au fond, comme ses essais autobiographiques le font comprendre, nous devons sa fabuleuse productivité à une domestication coloniale. V.Y. Mudimbe était – que mes amis francophones qui n’aiment pas ce label me pardonnent – un intellectuel postcolonial au sens meilleur et pire du terme. Au meilleur pour sa formation classique, son immense savoir dans toutes les disciplines des humanités et des sciences sociales ; cosmopolite et polyglotte, il nous faisait comprendre le pouvoir de la bibliothèque coloniale et les constructions de l’Afrique dont il cherchait la gnose tout en démasquant les mythes. Au pire pour les Déchirures (son recueil de poésie de 1971) qui le marquaient et qu’il partage avec ses personnages romanesques : sentir L’Écart (1979) entre le savoir trop grand et les appartenances manquées de Nara ; être Entre les eaux (1973) avec le prêtre marxiste Pierre Landu ou encore avec Mère Marie-Gertrude dans Shaba II (1988). Les romans de Mudimbe nous montrent les entrelacements entre le pouvoir, la violence et le désir, qu’ils soient charnels, épistémiques, politiques ou religieux : Un bel immonde comme le résume le titre de son roman de 1976. Son œuvre, lucide et un brin pessimiste, mais lumineuse tout à la fois comme il se doit pour le maître de l’oxymore, continuera à nous illuminer. Continuons à lire et à enseigner Mudimbe qui s’en est allé au moment où l’université américaine qui avait jadis permis le fleurissement de sa pensée critique est sous menace d’un nouveau totalitarisme.
Berlin, 23.4.2025 Susanne Gehrmann
Atelier le 21 février 2025 : Théories de la violence en dialogue avec la littérature congolaise
