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Visite de LOSA (Loboko ya Sansa), Soigner par l’art, Maison des Arts, le 9 septembre 2026 à Kinshasa

Par Marie Guthmüller

© Susanne Gehrmann

Après un long trajet à travers les rues animées de Kinshasa, nous arrivons dans le quartier verdoyant de Binza, dans la commune de Ngaliema. Une belle maison récemment construite et aménagée, peinte en jaune et en couleurs vives, nous accueille. Le Centre LOSA (Loboko ya Sansa), Soigner par l’art, conçu et dirigé par l’artiste Géraldine Tobé et ses amis avec le soutien de l’Institut français, a ouvert ses portes en décembre 2025. Géraldine Tobé est l’une des artistes de la République démocratique du Congo les plus connues sur la scène internationale: cet été, elle a exposé, avec Sammy Baloji, Arlette Bashizi, Patrick Bongoy, Damso, Gosette Lubondo, Nelson Makengo, Aimé Mpané et Léonard Pongo, dans le pavillon de la RDC à la Biennale de Venise. Mais elle ne souhaite pas apparaître comme un maître, et surtout pas comme quelqu’un qui ne travaille que pour son propre compte. Car, comme elle nous l’explique, l’art doit aujourd’hui retrouver ses fonctions au sein de la communauté, fonctions qu’il aurait depuis longtemps perdues dans les sociétés occidentales et qu’il a également perdues peu à peu au Congo, dès le début de la colonisation. C’est aussi la raison pour laquelle LOSA se trouve à l’extérieur du centre-ville: l’équipe souhaite contribuer à une décentralisation des infrastructures culturelles et à un art davantage tourné vers la communauté.

© Susanne Gehrmann

La maison que nous font découvrir Géraldine, Jeanpy et Irna, jeune artiste en résidence, dispose d’une infrastructure généreuse destinée à accueillir les différents projets qui constituent les trois volets de LOSA: promouvoir l’art contemporain, soigner par l’art et faire connaître le patrimoine culturel. À côté des bureaux administratifs, on trouve une salle multimédia, une salle d’art-thérapie, un atelier et des chambres pour les artistes en résidence, une bibliothèque ainsi qu’une terrasse rooftop avec une cuisine où l’ouverture prochaine d’un restaurant est prévue. C’est là que nous nous asseyons autour d’une table pour discuter, avec une belle vue sur le quartier, mais aussi avec un arrière-fond sonore quelque peu inquiétant : les chants et les paroles interminables d’un prêtre de l’Église évangélique voisine, diffusés à plein volume. De toute évidence, l’objectif est d’atteindre également celles et ceux qui n’ont pas encore été convertis. Il semble que LOSA ait ici un concurrent…

Sur la terrasse, l’équipe nous explique plus en détail les trois volets du projet.

1. Promouvoir l’art contemporain (projet LOSA Résidence)

© Marie Guthmüller

Au centre de LOSA se trouvent les artistes en résidence, qui créent souvent à partir d’archives et de recherches historiques. L’artiste actuellement en résidence, Irna Mukendi, travaille avec des billets de banque découpés et collés sur des figures humaines dessinées sur des tableaux. Trois œuvres en cours sont accrochées aux murs : Le poids des ailes (sur les responsabilités et les dommages collatéraux du progrès), La file d’attente (sur la concurrence) et La grotte. En contemplant les peintures, on ne reconnaît pas immédiatement les billets de banque : de loin, on a plutôt l’impression de voir de la chair sans peau, des corps disséqués. Le rôle de l’argent ne devient visible que lorsque l’on aiguise son regard.

© Marie Guthmüller

2. Soigner par l’art (projet d’art-thérapie)

Il s’agit de comprendre l’art comme une pratique culturelle permettant de soigner une blessure, une maladie, un handicap mental ou les traces d’un passé violent. L’équipe de LOSA travaille avec des patient·es de l’hôpital psychiatrique de CNPP (Centre Neuro- psycho- pathologie)/ Université de Kinshasa, dans le quartier Livulu, dans la commune de Lemba. Nous regardons un film documentaire de Jeanpy Kabongo sur la situation des personnes souffrant de troubles mentaux en RDC et sur les séances d’art-thérapie menées par l’équipe de LOSA en collaboration avec des médecins et des aides-soignantes.

Le point de départ de l’équipe de LOSA est la question de la réparation, mais aussi l’expérience personnelle de Géraldine, qui a subi un traumatisme à la suite d’un accident avec le feu qu’elle utilise dans la production de ses œuvres. Comment trouver la force de continuer, de reprendre ? Comment se soigner ? Aujourd’hui, en RDC, les personnes souffrant de troubles mentaux sont souvent laissées seules par leur famille ; il arrive que les parents les expulsent du domicile familial et rompent les liens avec elles. Sous l’influence des Églises chrétiennes, anciennes comme nouvelles, la maladie mentale est parfois considérée non seulement comme un problème spirituel, mais aussi comme relevant de la sorcellerie. Dans le même temps, ces pratiques d’abandon sont liées au manque de soutien de l’État et au manque général de moyens financiers : les familles, souvent elles-mêmes confrontées à la pauvreté, se retrouvent sans ressources.

© Susanne Gehrmann

3. Faire connaître le patrimoine culturel et préparer une éventuelle restitution (projet Esprit des ancêtres)

Ce projet collectif a été lancé en 2019 avec l’historien de l’art belge Hans de Wolf qui nous a quitté le 24 juin 2024. Le Club des ancêtres cherche à imaginer une narration contemporaine pour une dimension spirituelle qui semble avoir été perdue. Une première édition a réuni onze ou douze artistes africains, dont une artiste sud-africaine « au pluriel » : elle est deux, elle-même et son ancêtre à l’intérieur d’elle-même. Géraldine a elle-même travaillé à partir d’objets conservés au musée de Tervuren, notamment des masques de justice du Bas-Congo. Même en tant qu’artiste en résidence sur place, elle n’a cependant eu qu’un accès très restreint aux objets conservés dans les réserves.

Géraldine est entrée dans cette problématique dès son enfance. Elle a été confrontée à l’interdiction des statuettes « païennes », alors que des statuettes de Marie se trouvaient partout. Cette contradiction suscitait chez elle des questions auxquelles seule sa grand-mère du Kasaï pouvait répondre. Celle-ci appartenait à l’Église protestante et était issue d’une famille de dix-neuf enfants ; elle est la seule à avoir survécu de toute sa fratrie. De manière plus générale, l’équipe constate une perte du patrimoine culturel congolais en RDC. Selon elle, les Congolais vivant au Congo semblent aujourd’hui moins concernés par les questions de restitution que ceux de la diaspora. Le cas des Congolais à Cuba est évoqué à cet égard : des prêtres de la religion kongo y existent encore, alors qu’ils seraient absents de la RDC. La rupture des liens avec les ancêtres et les morts est, dans cette perspective, d’abord attribuée au christianisme: l’interdiction de rester en contact avec les morts aurait progressivement affecté également les liens avec les parents vivants.

La scène artistique en RDC a elle aussi connu plusieurs transformations : d’abord dominée par les artistes formés à l’Académie des Beaux-Arts, selon un enseignement classique fortement orienté vers le style d’un « maître », elle s’est ensuite organisée en collectifs d’artistes, avant de voir apparaître aujourd’hui de nouveaux centres culturels. Ceux-ci restent cependant encore trop peu nombreux. LOSA s’inscrit ainsi dans un paysage artistique en transformation, en cherchant à réunir création contemporaine, soin et transmission du patrimoine. C’est précisément cette articulation qui donne au projet sa singularité : faire de l’art non seulement un espace de création, mais aussi un lieu de réparation, de mémoire et de vie collective.

© Susanne Gehrmann
© Susanne Gehrmann

Café littéraire à Lubumbashi

© Ramcy Kabuya

Un des objectifs de la mission étant de faire le point sur l’activité littéraire et au besoin y participer, je ne pouvais mieux commencer ce samedi 19 juillet. Le Kiosque littéraire m’a invité à un de leurs événements, dénommé « café littéraire ». Celui-ci était consacré à la Danse du vilain de Mwanza Mujila, lauréat du prix des Afriques de la Cène littéraire en 2021. Cette activité clôturait le programme de promotion consécutif à l’obtention du prix. Ce café lushois a réuni une cinquantaine de lecteurs de tout horizon qui échangeaient leur point de vue sur l’œuvre. La présentation était assurée par Abel Bukasa, initiateur et animateur des « lectures étoilées » à la Halle de l’étoile/ Centre culturel français ainsi que Francis Busha, enseignant de français au secondaire. A la suite de leur mise en perspective, des échanges passionnés s’en sont suivis, ayant pour sujet, le plus souvent, le thème de la sorcellerie, la vraisemblance entre le fait de fiction et les réalités de la ville de Lubumbashi et, de manière tout à fait anecdotique, la langue de l’auteur.

© Ramcy Kabuya

Au-delà de ces discussions, quoi qu’on puisse en penser, il y avait là surtout l’occasion de voir le visage actuel de la littérature lushoise. Une jeune scène dynamique composée d’auteurs en herbes, d’éditeurs, de chroniqueurs, de slam et d’un large public dont la soif de lecture était palpable. La rencontre s’est achevée par une délivrance de certificat de participation que nombreux exhibaient comme des diplômes.

© Ramcy Kabuya

 

Ramcy Kabuya

Lubumbashi, le 19 juillet 2025