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In memoriam V.Y. Mudimbe

V.Y. Mudimbe (8.12.1941 – 21.4.2025)

Le grand penseur et écrivain congolais V.Y. Mudimbe est mort, juste quelques heures après le pape François, ce premier pape du Sud, si humble. Ironie du sort ou écho d’affinité avec le catholicisme de Mudimbe dont il ne put jamais se défaire complètement. Il suffit de se rappeler les ‘Regalia’ catholiques en arrière-plan de son appartement dans le film-interview Les choses et les mots de Mudimbe (2015) de J.P. Bekolo. Mudimbe faillit être moine à vie, sa rupture avec les bénédictins à l’âge de 21 ans restait au fond incomplète, tant le rythme du Ora et Labora s’était déjà inscrit en son corps, son âme et son intellect pour toujours comme il le montre si bien dans Les Corps glorieux (1994) ou encore dans Cheminements (2006). Au fond, comme ses essais autobiographiques le font comprendre, nous devons sa fabuleuse productivité à une domestication coloniale. V.Y. Mudimbe était – que mes amis francophones qui n’aiment pas ce label me pardonnent – un intellectuel postcolonial au sens meilleur et pire du terme. Au meilleur pour sa formation classique, son immense savoir dans toutes les disciplines des humanités et des sciences sociales ; cosmopolite et polyglotte, il nous faisait comprendre le pouvoir de la bibliothèque coloniale et les constructions de l’Afrique dont il cherchait la gnose tout en démasquant les mythes. Au pire pour les Déchirures (son recueil de poésie de 1971) qui le marquaient et qu’il partage avec ses personnages romanesques : sentir L’Écart (1979) entre le savoir trop grand et les appartenances manquées de Nara ; être Entre les eaux (1973) avec le prêtre marxiste Pierre Landu ou encore avec Mère Marie-Gertrude dans Shaba II (1988). Les romans de Mudimbe nous montrent les entrelacements entre le pouvoir, la violence et le désir, qu’ils soient charnels, épistémiques, politiques ou religieux : Un bel immonde comme le résume le titre de son roman de 1976. Son œuvre, lucide et un brin pessimiste, mais lumineuse tout à la fois comme il se doit pour le maître de l’oxymore, continuera à nous illuminer. Continuons à lire et à enseigner Mudimbe qui s’en est allé au moment où l’université américaine qui avait jadis permis le fleurissement de sa pensée critique est sous menace d’un nouveau totalitarisme.

Berlin, 23.4.2025 Susanne Gehrmann